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De la cabine téléphonique

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 128. De la cabine téléphonique

Cher habitant,

Alors tu me snobes maintenant ? Même pas un petit salut ? Tu passes devant moi sans pousser ma porte ? Tu ne reconnais plus ta vieille cabine téléphonique ? Pourtant, pendant des années j’ai été pour toi le petit théâtre de ta vie là où tu t’isolais, seul en scène derrière mes vitres !..

Ah ! Je pourrais en raconter : les murmures en confidences ; les cris de colère faisant vibrer mon haut parleur ; les très longs échanges ponctués de petits bisous au creux de mon micro… 

Et puis, souviens-toi de ta période ado, j’étais le lieu de ralliement de ta petite bande. Assis sur le bord du trottoir, vous vous chamailliez bruyamment souvent pour des histoires de filles ou de garçons…

Si une brutale averse vous surprenait, vous vous entassiez dans mon espace réduit bien au sec mais aussi bien serrés, bras et jambes entremêlés… 

Vous sembliez apprécier cette promiscuité inconfortable, occasion de contacts tactiles appuyés sans dérobade ni fuite possibles…

Il y a une dizaine d’années, tout s’écroula autour de moi : un vide glaçant s’installa. Tout de suite, je n’ai pas bien réalisé ce qui se passait : plus de clients pour pousser ma porte et des tags obscurcissant toutes mes vitres. Je me suis sentie ignorée, délaissée et ma vie s’arrêta…

Je me suis rendue compte que les petits groupes eux semblaient toujours vivants mais que tous avaient les yeux et les oreilles rivés sur un petit rectangle de plastique plat, ignorant superbement son voisin enfermé lui aussi dans son monde égocentré. 

Ils étaient ensemble mais chacun dans sa tour d’ivoire, leur nin-nin appelé smartphone au creux de la main.

Bon, je ne t’en veux pas, c’est la règle : le progrès à marche forcée pousse au rang d’antiquités tous les outils de la génération précédente. C’est particulièrement évident dans le domaine de la communication. Tiens, même cette lettre va bientôt être considérée comme relique !

Pourtant c’est peut-être l’écrit qui va permettre ma renaissance ! Oui, si tu ne me reconnais pas, c’est que j’ai changé de look, je suis devenue une BOÎTE à LIVRES avec plein de bouquins sur mes rayonnages ! Allez viens, arrête-toi ! Recrée les liens de solidarité et de partage de naguère ! Il y en a pour tous les goûts : j’ai même repéré des BD sur l’étagère du bas derrière la porte!

Viens passer un moment dans mon nouveau petit monde clos, un monde de voyages, d’évasion et de vie foisonnante qui te fera aimer encore plus notre quartier…

A bientôt pour une prochaine visite : nous avons encore beaucoup de choses à nous dire !

Avec toute ma considération,

La cabine téléphonique


Apostrophe numéro : 128

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