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Du gingko de l’hôtel Groslot à Orléans

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71. Du gingko de l’Hôtel Groslot à Orléans 

Cher promeneur,

Ah ! quelle aventure ! Que de milliers de kilomètres parcourus ! Déraciné, transplanté, je ne sais pas si vous auriez supporté mon sort. J’aurais tellement aimé vivre entre mes parents le reste de mon âge. Maintenant, me voilà dans ce square, près d’Etienne Dolet, « martyr de la pensée ». Le rapprochement est tentant, mais non, je ne vais pas me poser en martyr, bien que…

On m’a gratifié d’un surnom : « l’arbre aux quarante écus ». J’en connais une qui croyait que les écus, c’étaient les feuilles d’or que je perds à l’automne, et là, dit-elle, il faudrait parler de quarante mille écus ! Mais ceci n’a rien à voir avec moi. Quand on m’a acheté (oui, j’ai fait l’objet d’un commerce, sordide, non ?), les écus n’existaient plus depuis longtemps. Je sais bien que nous, gingkos, détenons le record de longévité parmi les arbres. Toutefois, moi, je n’ai rien d’un fossile mais tout d’un jeune et fringant géant ! Ne me confondez pas avec le vieil if d’à côté. Il a beau se parer de fanfreluches à Noël, il ne supporte pas la comparaison.

Mon nom serait imprononçable, raison pour laquelle on m’attribuerait tant de surnoms ? Il n’est imprononçable que pour vous qui m’avez arraché à mon sol natal. Vous y avez même ajouté un qualificatif en latin, biloba. La précision était inutile, chacun peut voir que mes feuilles ont deux lobes, n’en avez-vous pas deux également ? De là à m’en priver en imaginant qu’il s’agit d’autant de cœurs et d’en offrir une à sa belle, ou bien encore d’éventails et de la secouer dans tous les sens pour se donner l’illusion de la fraîcheur, avouez que l’objet de curiosité ici, ce serait plutôt vous que moi !

Les mariés viennent se faire tirer le portrait à mes côtés. Le photographe leur recommande immanquablement d’appuyer négligemment la main sur mon tronc, dans une pose naturelle. Naturelle, ah, ah ah ! Grotesque. Donc, tous les samedis, on dérange ma quiétude pour immortaliser un instant de vie dont on sait que, dans la moitié des cas, il sera renié quelques années après.

Où est-ce que je veux en venir ? Au fait que, je le répète, l’objet de curiosité en ce lieu, ce serait vous, les hommes, plutôt que moi. Je ne peux pas présumer d’Etienne Dolet, parti dans l’au-delà depuis si longtemps et me tenant cependant si discrètement compagnie que je lui en sais gré, mais je verrais bien l’un d’entre vous planté à ma place jusqu’à la fin de ses jours, avec une étiquette aux pieds : « Homo erectus biloba du XXIe siècle, capable de se marier en chapeau haut de forme avec une fille en blanc, pareille à un gros gâteau noyé sous la crème Chantilly », car, bien sûr, j’aurai alors le privilège d’en écrire le texte en lettres d’or.

Après ce message, j’espère que vous me comprendrez mieux. Merci de m’avoir lu.

Le gingko de l’Hôtel Groslot à Orléans


Apostrophe numéro : 71

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