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De la venelle du marché

Thème :

129. De la venelle du marché

Chers passants,

Au fil du temps, j’avais appris à reconnaître vos pas – lents ou pressés, sautillants ou réguliers, le roulement de vos vélos – fluide ou chaotique, ou de vos poussettes – toujours zigzaguant. Ces contacts sonores m’ont associée aux rythmes de vos vies – à la respiration de la ville, au cours du temps. Le retard au lycée et la flânerie du soir ; les heures d’école et les jours de marché ; les matins engourdis et la torpeur d’été. J’avais aussi appris la vie de la nature : petit à petit, l’herbe des bas côtés a vu fleurir une pervenche blanche, un bouquet de violettes, un genêt intrépide. Et peu à peu le lierre est venu habiller les troncs d’arbres, les murs et les grillages qui me sculptent le corps. Et les arbres ont poussé et laissé leurs racines me craqueler l’asphalte ; les haies ont épaissi, resserrant le passage. Et puis voilà qu’un jour, les mégots, les canettes, les mouchoirs, les déchets de tout poil (oui, ceux des chiens aussi, ceux qui collent aux chaussures) se sont multipliés, à peine contenus par quelques ramassages. A vos pas s’ajoutaient des gestes négligents qui me défiguraient – et cela empirait. Que vous avais-je fait ? Et puis un jour, tout s’est arrêté. Après quelques tatouages colorés (rigolos, sur le coup, c’était donc carnaval ?), des engins ont entrepris de creuser une tranchée, me privant de vos pas. Temps de galère pour vous, passants habitués, qui a duré plusieurs semaines… Vos pas ont ensuite à nouveau résonné, mais à un rythme déformé par les blessures subies. Et puis, nouvel arrêt. Place à d’autres machines, pour redessiner, niveler et… m’habiller de neuf ! Me voilà donc parée d’un nouveau revêtement, que je trouve encore un peu raide. Les bas côtés, recouverts de terre à la fin des travaux, commencent tout juste à verdir. Pourtant, je sens vos pas plus guillerets et vos roulements plus doux – et leur musique plus claire. Nous voilà donc repartis pour partager ensemble le jacassement des pies, les odeurs de l’été, les branches qui n’en font qu’à leur tête, et les fruits de l’automne, châtaignes et pommes de pin. Entre deux grillages, c’est vrai, mais c’est quand même, une bouffée de nature, un écho de campagne à la ville, pour aller travailler ou pour se promener. Mais les déchets, si laids, si repoussants, qui ont tous disparu : rassurez-moi, eux ne reviendront plus ?

La venelle du marché


Apostrophe numéro : 129

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